ENTRETIEN AVEC DIDIER TERRON

D'où venez-vous Didier Terron ?

Je suis né à côté de Paris, dans le val de Marne, plus exactement à Saint-Maurice. Il y a un asile de fous, mais je n'y suis pas né... Quand tu dis que tu es né à
Saint-Maurice, on te regarde bizarrement parce que même dans certains vieux films noir et blanc on dit "Il sort de Charenton ou de Saint-Maurice". En effet, l'asile est
situé sur les deux villes.

Et ensuite ?

J'ai grandi à Saint-Maurice jusqu'à 10 ou 11 ans, j'ai ensuite été trimballé à droite, à gauche. Dans le sud de la France à Vinça plus exactement, à côté de Perpignan. J'ai
ensuite habité à Port-Vendres. Je m'étais cassé la jambe la-bas, j'ai donc fait de la rééducation à Collioure durant un an. Il faut dire que j'étais bien amoché. Après quoi,
je suis parti habiter à Alger où je suis resté 5 ans, de la quatrième à la terminale. Ma mère est décédée lorsque j'avais 9 ans et j'ai été en pension vers Perpignan.
Entre-temps, ma soeur est partie en vacances en Algérie. Elle y est finalement restée un an à travailler. Elle est mon aînée et m'a proposé de la rejoindre là-bas tu
vas voir, c'est super. Je lui ai répondu que j'allais essayer quinze jours parce que pour moi l'Algérie, c'était le désert et les chameaux. Mais c'était génial, un pays
magnifique, des gens formidables, ce fut très agréable. A mon retour à Paris, j'ai souffert car je me trimbalais toujours en t-shirt. Je ne savais plus ce que c'était de
mettre un pull.

En plus de votre soeur, avez-vous d¹autres frères et soeurs ?

Oui, j'ai quatre frères, dont un qui est mort. Nous étions six.

Quel métier rêviez-vous d'exercer lorsque vous étiez petit ?

C'est bizarre, car un peu comme Sylvie Vartan, je pensais que je ferais quelque chose dans un métier artistique. A l'époque, je voyais les chanteurs à la télé et ça me
faisait rêver, comme bien des gens. Mais je voyais ça comme s'ils n'étaient pas humains. Je ne pensais pas qu'ils mangeaient. Ils chantaient, ils étaient beaux, c'est tout.
Mais pour moi c'était flou, je ne savais pas ce que je voulais faire. D'autres voulaient être chirurgien ou pompier, moi je ne savais pas trop. Je me souviens aussi que je
voulais parler des langues et j'ai d'ailleurs été très doué pour les langues, sans travailler. Par contre les mathématiques, ce n'était pas du tout pour moi, même en
travaillant. Un jour, un cirque est arrivé et s'est installé sur un terrain vague à côté de l'endroit où j'habitais. L'odeur du cirque, L'odeur des animaux, la sciure, etc. Le
jour de la représentation du cirque Fanni, j'ai vu mon copain Rudy Fanni, qui était à l'école avec moi. Il ouvrait simplement le rideau pour laisser passer les artistes. Je me
souviens qu'il était vêtu de rouge, avec des boutons sur la veste, en petit groom et je me suis dit que c'était exactement ce que je voulais faire. Ca me faisait rêver,
mais le chemin pour y parvenir était flou car pour moi, on naissait chanteur, on arrivait au monde en étant chanteur. Ils venaient d'ailleurs, c'est comme s'ils étaient
parachutés, ils avaient tous de belles dents, des beaux yeux, c¹était des êtres parfaits.

Quel métier exerçait votre père ?

Il dirigeait une très grande usine qui fabriquait des vis qui s'exportaient dans le monde entier. C'était un travail de grande précision. Lorsque j'y allais, j'étais très
impressionné car il y avait 500 ouvriers et le bruit était terrible. Ils devaient souffrir de travailler dans ces conditions. Lorsque la sirène retentissait pour annoncer l'heure,
c'est comme si on était dans un bateau ou à la guerre. Ca me faisait peur.

Vous avez poursuivi vos études ?

J'ai passé mon bac en sciences économiques. Ensuite je me suis inscrit en fac d'anglais, mais je me sentais perdu. En réalité, je ne connaissais rien de la France. A Alger,
la vie était simple mais à Paris j'étais perdu. Je ne savais même pas où était la porte de Clignancourt ou la place de la Bastille. Donc en fac, je me suis senti complètement
isolé, donc j'ai vite arrêté et j'ai commencé à faire mille métiers.

Lesquels ?

Vendeur de meubles, vendeur de cuisines, vendeur de chaussures aux Puces, j'ai vendu des cartes postales en porte à porte, j'ai été vendeur d'assurances vie, vendeur
pour Paris Match, vendeur d'encyclopédies. Bref je vendais tout, je savais tout vendre sans formation, car j'avais la tchatche. Ensuite, je me suis mis à travailler aux
chapiteaux Fanni. Ce n'était plus un cirque, ils étaient devenus loueurs de chapiteaux. Tous les artistes y ont chanté. Johnny, Sylvie, Michel Sardou, tout le monde a
chanté sous les chapiteaux Fanni. J'étais devenu le secrétaire des chapiteaux Fanni et je m'occupais de distribuer le salaire aux ouvriers, de prévoir les itinéraires, je
m'occupais des contrats. Pour moi, c'était comme une famille. Je me retrouvais seul et eux vivaient dans une très grande cour, avec plusieurs caravanes et dans chaque
caravane résidait une famille. Lorsque j'arrivais, ils me demandaient si j'avais mangé et je répondais par l'affirmative. Mais ils savaient pertinemment que je n'avais pas
d'argent. Ils me nourrissaient et je leur rendais des services. Ca a duré longtemps et j'étais très heureux ainsi. Après quoi j'ai travaillé dans de nombreux restaurants
parisiens. C'était dur, mais je gagnais bien ma vie, les équipes de serveurs étaient toujours bien sympathiques et nous rigolions bien.

Préférez-vous la mer ou la montagne ?

J'aime les deux. Mais je passe ma vie dans l'eau. Mes vacances, je les passe en Grèce et je suis un malade de l'eau, je peux y rester des heures, à condition qu'elle soit
chaude.

Quelle est votre principale qualité ?

L'honnêteté.

Et votre pire défaut ?

Je ne sais pas dire non.

Quel style de musique écoutez-vous ?

Depuis quelques jours, je regarde une vidéo d'Elton John. Il s'agit d'un concert à Madison Square Garden à New York. Il chante avec de nombreux artistes comme Billy
Joël ou Mary J. Blige. J'aime aussi le regretté John Denver, qui s'est tué en avion. Il avait fabriqué lui-même cet appareil, comme quoi il ne faut pas mélanger tous les
métiers. J'adore les Beatles, Brassens, Brel et Elvis Presley. Et je suis allé voir Paul Anka au Palais des Congrès, c'était parfait. J'écoute aussi Dave, dont j'adore la voix et
les textes de Patrick Loiseau, Francis Cabrel dont j'ai tous les albums et Renaud, dont j'attends avec impatience le prochain album. Mais j'aime également Jean-Jacques
Goldman. Souvent, j'écoute le Requiem de Mozart, le Concerto n°l de Tchaïkovski pour piano. J'aime bien écouter de la musique classique en voiture, mais j'aimerais
beaucoup avoir assez de culture musicale pour savoir quoi choisir. En revanche j'ai plus de mal avec le jazz.

Quel spectateur êtes-vous ?

Je ne suis pas vraiment emballé par les films d'animation. J'adore Clint Eastwood, Elia Kazan. Mon film préféré, c'est "Sur les quais" avec Marlon Brando. Je suis fan de
Steve Mc Queen. Quand j'étais gosse, j'ai vu "Au nom de la loi", j'aime tout de lui. Idem pour Bruce Lee, qui était beau, acrobate, plein d'humour. A Saint-Maurice quand
j'étais enfant, à deux cents mètres de chez moi il y avait "Le Moulin des Corbeaux". C'était un château, dans lequel vivait un monsieur et juste à côté, il y avait une
maison qui était louée et dans laquelle habitaient Jean-Paul Belmondo et Ursula Andress. Tous les jours, je voyais Jean-Paul Belmondo, avec son cigare, sa casquette.
C'était l'époque des films en noir et blanc comme "Echappement libre". Il jouait aux boules avec mes frères et c'est sans doute lui qui m'a donné envie d'être comédien, il
m'a fait rêver. Pourtant, je ne pouvais pas imaginer que c'était la même personne qu'au cinéma. Il venait d'une autre planète et pour moi il était impossible qu'il soit là
devant moi et qu'il soit également le personnage qui se bat au cinéma avec Lino Ventura. Il était d'une gentillesse immense, payait un verre à tous les gens au café, il
avait des voitures incroyables, des bolides et je voyais ses gosses jouer au tennis. Maintenant, c'est devenu ordinaire de jouer au tennis, mais à l'époque, c'était
surprenant. Ca me fait penser à un texte de Charles Baudelaire "Le joujou du pauvre". Deux gosses d'univers différents se regardent. L'un est riche et tient un objet
magnifique et l'autre est pauvre, son jouet est un rat. Chacun convoite le jouet de l'autre et le texte se termine par "ils se souriaient tous les deux avec les dents d'une
égale blancheur". Bref, Jean-Paul Belmondo m'a vraiment marqué et je l'aime toujours. J'ai acheté un coffret contenant tous ses films. La première fois où j'ai été au
cinéma, j'ai vu "La planète des singes" avec mon frère et je n'ai absolument rien compris. Ensuite, "La grande évasion" avec Steve Mc Queen. Après quoi on m'a emmené
voir "Borsalino". Ils étaient magnifiques, Delon et Belmondo dans ce film ! J'ai également vu Belmondo au théâtre, c'est vraiment un grand acteur. Par exemple dans
"Kean", magnifique ! Il me manque énormément Jean-Paul Belmondo. Un autre artiste qui aurait fait une
grande carrière, c'est Patrick Dewaere. C'est dommage ! D'ailleurs, Pierre Bachelet avait une chanson "Parti avant d'avoir tout dit", qu'il avait faite pour son ami Didier
Pironi, le pilote. C'est Pierre qui a fait la musique et il a donné l'idée au parolier Jean-Pierre Lang. Les paroles sont magnifiques et Dewaere est vraiment parti avant
d'avoir tout dit. Aujourd'hui, il serait facilement au niveau de Gérard Depardieu ou d¹Auteuil, car il avait le génie de la folie.

COMEDIEN

Comment avez-vous décidé de devenir comédien ?

J'ai toujours rêvé de devenir acteur. Quand j'étais gosse, Jean-Paul Belmondo vivait à 100 mètres de chez moi, je le voyais jouer aux boules avec mes frères et j'avais
envie d'être lui. J'ai donc décidé de m'inscrire au cours Florent. Mais pour ce faire, je m'y suis repris à trois fois, car lorsque je voyais sortir les élèves, je les entendais
dire "Alors tu vois, aujourd'hui dans le Shakespeare, j'ai dit ça". Je pensais qu'ils étaient des intellectuels et que je ne serais pas à la hauteur. J'y ai passé pourtant trois
années formidables. Je dois beaucoup à mes professeurs Jean-Paul Cauvin et Michèle Harfaut, qui m'ont  appris énormément de choses. Au bout de trois ans, ils m'ont
viré car je n¹allais pas y rester dix ans ! Cependant, lors d'une audition publique où je jouais "Vol au dessus d¹un nid
de coucou", j'ai été remarqué par Myriam Bru, qui était, à l'époque, l'un des plus grands agents artistiques de la place de Paris. Elle représentait entre autres Gina
Lollobrigida, Valérie Kaprisky, Mathilda May et était l'épouse de Horst Buchholz, qui a joué dans "Les sept mercenaires". Elle m'a gardé trois ans dans son agence. J'ai
ensuite eu d'autres agents car c'était indispensable.

Pour vous dénicher des tournages ?

A l'époque, nous faisions plein de courts métrages pour les écoles de cinéma et j'ai dû en faire une vingtaine, pour plusieurs écoles. Je trouvais ça amusant parce que ce
n'était jamais les mêmes rôles. Ensuite, j'ai tourné une publicité pour Yoplait, que je n'ai vue qu'une fois. D'ailleurs j'aimerais beaucoup la revoir ! Un jour, mon agent
m'envoie à une audition: "Nous cherchons quelqu'un pour un rôle de cuisinier, il y a trois jours de tournage." J'étais ravi car trois jours, ce n'est pas rien. Le casting
avait lieu à la Maison de la radio et lorsque j'ai ouvert la porte de la salle où j'avais rendez-vous, il y avait une quinzaine d'hommes autour d'une grande table. J'ai pensé
que je m'étais trompé, que c'était une conférence. Mais ils m'ont prié d'entrer et se sont passé mon book. Il y avait des Allemands,
entre autres car c'était une production franco-belge, suisse, allemande et autrichienne. Je n'étais pas inquiet, je venais pour trois jours de tournage, ça n'allait pas
changer ma vie. Ils m'ont demandé ce que j'avais fait auparavant et je leur ai expliqué que mis à part des courts métrages, je n'avais encore rien fait. Ils m'ont donc
donné plusieurs pages à apprendre pour des essais. En voyant la longueur du texte, j'ai pensé que ça faisait beaucoup à apprendre pour des essais. Qu'est-ce que ça
va être pour trois jours de tournage ! Le jour des essais est arrivé et nous étions plusieurs. Il y avait quelques comédiens connus, mais aussi des fils de comédiens
connus. Quand j'ai vu ça, je me suis dit bon, c'est nase, je peux oublier ce tournage. Pendant qu'ils passaient, j'écoutais à la porte. Ils jouaient tous dans le même sens.
La veille, j'avais demandé conseil à un copain, le chanteur Dave, qui m'avait dit, au lieu de crier ton texte,
fais-le comme si tu étais énervé à l'intérieur, en le retenant. J'ai dit oui, mais au fond de moi, je me disais que j'allais faire comme je le
savais. Et puis le jour des essais, j'ai vu que tous les autres le faisaient comme ça. Donc j'ai pensé que moi aussi, j'allais le faire en gueulant. Mais au moment où on a
dit "Action!", j'ai finalement tout retenu. Je voyais que le mec me regardait d'un sale air, alors au lieu de le regarder lui, je fixais la caméra en m'adressant à elle. Une
semaine plus tard, j'étais à Lille où je tournais un film pour une compagnie d'assurance la production m¹a appelé "Didier Terron ?". C'était le metteur en scène, Pierre
Sisser avec qui j'ai retourné par la suite et qui est mort récemment. Il me dit: "C'est bon, c'est vous qui avez le rôle." et je lui réponds "Ah je suis content de tourner
trois jours !" Il me dit "Non, vous n'avez pas bien compris, ce n'est pas trois jours. Vous avez le rôle principal, le tournage dure un an". Florent Pagny avait fait le pilote
de la série et j'ignore pourquoi il n'a pas souhaité continuer. France 3 cherchait donc à le remplacer. Dans l'histoire je devenais son frère et c'est mon histoire qu'on allait
suivre. Un an de tournage en rôle principal, et dans ma tête j'étais Brad Pitt. J'avais 25 ans et pour moi c¹était le rêve. Dans cette série (Le loufiat), il n'y avait que des
vedettes, dont Marie Laforêt, Bernard Fresson, Ginette Garcin, Jean-Marie Proslier, André Pousse, Robert Castel, Denis Cherer et Florent Pagny. J'étais très impressionné
car je me retrouvais du jour au lendemain à leur donner la réplique . La série a connu un bon succès sur France 3 ce qui m'a valu d¹avoir de très bonnes critiques dont le
Figaro qui m'a élu révélation de l'année.

Cela vous a-t-il amené d'autres projets?

J'ai fait d'autres séries télévisées, du théâtre, mais les rôles ont commencé à s'espacer. Il faut bien vivre et payer son loyer, donc je devais trouver quelque chose à faire.
J'avais rencontré Daniel Auteuil à l'Elysée Matignon, qui était une boîte à la mode et nous parlions parfois. Ca l'amusait de discuter du cours Florent car il en sortait. Un
jour, il m'a demandé ce que je faisais et je lui ai répondu que je n'avais rien en vue. Il m'a donc proposé de descendre sa voiture sur le lieu de tournage du film qu'il
tournait car il en aurait besoin là-bas. Il tournait "Jean de Florette" à Gémenos. Je me suis dit que j'allais voir Yves Montand, Gérard Depardieu, etc. Daniel Auteuil voulait
me payer, j'ai refusé, j'étais tellement content. Je suis arrivé sur le tournage et j'ai vu Ugolin, le Papet.

Dans quels films avez-vous tourné ?

J'ai donc fait cette série, "Le Loufiat", mon credo. Puis un épisode de "Navarro", "Navarro, j'écoute...". J'ai tourné dans "Le juge est une femme", dans un film de Josée
Dayan qui a pour titre "L'homme aux cercles bleus". J'ai également fait un court métrage avec Jeane Manson qui s'appelle "Tom Chekouba" et dans lequel j'avais le rôle
principal. J'étais un joueur de hockey, alors que je ne savais même pas patiner ! Deux mille personnes à Saint-Gervais, capitale du hockey, hurlaient mon nom "Tom!
Tom!" et j'avais très peur. Pendant dix jours, j'avais pris des cours de patinage et comme je faisais de l'acrobatie et de la gymnastique, j'étais assez doué, mais bon.
Richard Berry était à l'époque le compagnon de Jeane Manson. Il me demande si tout va bien et je lui réponds que j'ai très peur et que lorsque je vais arriver sur la
glace, ils vont voir Bozo le clown, je vais tomber, bref un massacre ! Il me répond: "Tu t'en fous, tu es comédien, pas patineur. Tu mets tes patins sur la glace et tu
avances!". Je me suis dit qu'il avait raison et ça m'a sauvé. J'ai également fait plusieurs épisodes de la série "Les vacances de l'amour" et puis il y a un ou deux ans, j'ai
eu un rôle dans "Plus belle la vie".

Et le théâtre ?

J'ai joué "Billy Budd" qui fut un très beau rôle avec un monologue de vingt deux minutes, durant lequel je n'avais pas intérêt à me planter. Ca se passait sous chapiteau
et même Dominique Besnéhard est venu me voir. Parfois il n'y avait que dix personnes dans la salle, dont cinq invités. Ensuite, j'ai joué la pièce de Tennessee Williams
"Le Paradis sur Terre". C'était très dur à jouer. Je m'étais décoloré les cheveux en blond, mais c'était un rôle très difficile. Le plus beau rôle dans la pièce est le rôle
féminin, Myrtle. Il y a également Loth et Chicken, j'ai joué Chicken. Nous n'avions pas de moyens et aucun changement de décor n'était possible, ce fut très
compliqué. Par exemple, je devais m'asseoir dans une chaise longue dans le noir et je portais un fume-cigarette. Lorsque la lumière se rallumait, Myrtle devait me dire
"Mais que fais-tu dans cette chaise longue avec ton fume-cigarette et ton regard de Joconde ?" Un jour, au moment où je me suis assis dans la chaise longue, elle s'est
cassée. Le tissu pendait et je n'étais plus dans la chaise longue mais sur le lit. J'avais perdu le fume-cigarette. Lorsque la lumière s'est rallumée, j'ai vu dans son regard
qu'elle me cherchait sur la chaise et que je n'y étais plus. Panique pour la réplique "Que fais-tu sur ce lit, avec ton regard de Joconde?" A deux reprises, j'ai joué une
pièce au théâtre des Déchargeurs de l'Espace Rachi. Mon rôle était génial et le titre de la pièce était "Hannah et Lise". Pour la première fois, j'ai pris du plaisir à jouer au
théâtre car auparavant, j'avais si peur! C'est terrible, j'avais envie de vomir avant d'entrer en scène tellement j'avais peur. Peur d'oublier mon texte, d'être perdu.
Lorsque nous répétons, nous nous tendons volontairement des pièges en prenant une page au hasard. Si on me dit ça, qu'est-ce que je dois répondre, page 12 par
exemple. Chacun connaît le texte de l'autre, mais malgré ça j'ai très peur. J'ai envie de partir et je me demande ce que je fais là. Pourtant j'aime vraiment ça! Dans la
pièce de Tennessee Williams, il y avait deux répliques identiques. Une page 8 qui entraînait une réponse et la même page 60, mais entraînant une autre réponse. Un soir,
suite à ma réplique de la page 8, la comédienne me répond celle de la page 60. Avec l'autre comédien,
nous nous sommes regardés horrifiés! Suite à cela, tous les deux sont sortis de scène et comme les gens ne connaissaient pas la pièce, je suis resté seul en scène,
dans ma chaise longue avec mon fume-cigarette. Du coup j'ai dû improviser. Je me disais qu'ils allaient revenir, mais à quel moment de la pièce? Allais-je pouvoir
retrouver mon texte? Finalement tout s'est bien terminé.

Vous étiez Chicken dans "Un paradis sur terre" avant Johnny Hallyday.
Etes-vous allé le voir jouer au théâtre ?

Hélas non, je n'ai pas eu le temps. Ca m'intéressait pourtant, car j'aime beaucoup Johnny et j'aurais tellement voulu voir la mise en scène de Bernard Murat. Je sais
qu¹une telle distribution m¹aurait bluffé. Pour l'anecdote, j'étais au cours Florent avec sa fille (Stéphanie Murat). Nous avons souvent joué ensemble. C'est une très
bonne actrice. Je l'ai vue sept fois dans une pièce de Feydeau "Tailleur pour Dame". La pièce était mise en scène par son père et Pierre Arditi tenait le rôle principal.
Désormais, elle est réalisatrice.

Vous semblez aimer ce contact direct avec le public, j'en déduis que vous préférez le théâtre au cinéma ?

Absolument. D'ailleurs si j'étais courageux ou plutôt si j'avais le talent pour le faire, je m'écrirais un spectacle car ce que j'aime par dessus tout, c'est être sur scène. J'y
pense et ça fait partie de mes projets, mais je déchire tout ce que j'écris. Et sans me vanter, souvent je retrouve des idées que j'avais jetées dans les spectacles des
autres. Alors je me dis que telle ou telle chose, je l'avais écrite, j'y avais pensé. Mon idole, c'est Didier Bénureau. Pour moi, il est un vrai comique et comédien. Gad
Elmaleh est très fort aussi. J'adore ce qu'il fait, il est doué, c'est le Charlie Chaplin des temps modernes. Mais Didier Bénureau, c'est un fou, j'aime ce mec ! Il y a Morales
bien sûr son credo et c'est le seul comique qui me fait rire aux larmes. Je l'ai croisé plusieurs fois sur des plateaux télés, mais
je n'ose même pas lui dire bonjour tant je suis bluffé par lui. Ca me plairait énormément de faire ce qu'il fait. J'adore le théâtre de Musset et j'aime la poésie. Je serais
capable de dire des poèmes pendant deux heures sur scène. Evidemment, ça ennuierait tout le monde, Fabrice Lucchini a ce talent, mais moi, personne ne viendrait...

Quels sont vos projets ?

Mon agent m'a proposé de jouer dans une série pour TF1, qui est en cours d'écriture. Je suis pressenti, mais vont-ils vouloir de moi par la suite, je l'ignore encore.
J'attends également une réponse pour un rôle dans une pièce de théâtre, mais rien n'est fait.

ASSISTANT

Comment êtes-vous devenu assistant d'artistes ?

Daniel Auteuil est très ami avec Dave, ils sont comme deux frères. Dave partait en tournée et n'avait personne pour conduire sa voiture. J'ai donc fait une tournée avec
lui, et même plusieurs tournées. J'étais chauffeur, secrétaire. Dans la même maison de disques, il y avait également Marc Lavoine et Pierre Bachelet. Cette maison de
disques s'appelait l'AVREP, qui signifie "A vos risques et périls". Pierre Bachelet cherchait un secrétaire et Dave nous a donc mis en contact. Je l'ai rencontré à l'Olympia
et j'étais très impressionné. Nous faisons connaissance et il me dit: "Bon je vais t'appeler Didou et on se tutoie". Je suis resté quatre ans avec lui et nous avons
beaucoup ri. Nous partions en tournée pour des centaines de date, c'était monstrueux. On n'arrêtait pas. D'ailleurs parfois, il loupait des galas car il n'avait pas la notion
de l'heure et arrivait en retard. Je lui disais "Tu chantes à Lyon ce soir à huit heures" et il décidait de quitter Paris à dix-sept heures. J'ai travaillé également pour Alain
Bashung durant un mois. Le producteur qui m'avait engagé m'avait prévenu "Ne lui prend pas la tête, je sais que tu parles beaucoup, donc tu ne dis rien. Tu montes
dans la voiture, tu conduis et c'est tout." C'est donc ce que j'ai fait. Au bout de 200 bornes, Bashung, assis à l'arrière prend la parole "Vous n'êtes pas très bavard...".
La phrase à ne pas me dire. Nous avons parlé musique, il était épaté de voir que je connaissais pas mal de choses. Quelques jours plus tard, je suis allé le chercher chez
lui et il m'avait acheté des cassettes de groupes, que j'ai d'ailleurs conservées. Après quoi, Jean-Claude Camus, producteur de tous ces artistes, m'a présenté au groupe
Pow Wow avec qui j'ai travaillé un mois en tournée, et ensuite il m'a demandé de m¹occuper des Filles, Mimie Mathy, Michèle Bernier et Martine Visciano, sur la pièce "Le
gros n'avion". Nous avons tourné avec Les Filles pendant un an. j¹ai vécu des moments inoubliables. Après quoi, je suis retourné avec Pierre Bachelet. Avec lui, c'était
sans arrêt. Il était sans cesse en activité, écrivait un livre, faisait des albums, un spectacle, des télés, bref il avait toujours quelque chose à faire.

Vous avez également travaillé pour Isabelle Adjani, n'est-ce pas ?

Oui. En fait j'allais la chercher chez elle ou à l'hôtel et je l'emmenais au Théâtre Marigny, à l'époque de "La dame aux camélias". Sa secrétaire me téléphonait pour
m'indiquer l'heure à laquelle je devais aller la chercher. Je l'emmenais au théâtre et c'est tout. Elle m'envoyait parfois faire une course, ce qui m'occupait. Dans la voiture,
soudain elle me disait "Arrêtez-vous". Je m'arrêtais, elle rentrait dans une boutique, chez Paul Smith par exemple, et en ressortait avec une chemise hors de prix. Elle me
l'offrait parce que la veille, j'étais resté dix minutes de plus à l'attendre. C'est quelqu'un d'adorable.

Actuellement, vous travaillez pour Sylvie Vartan. Comment tout cela a-t-il commencé ?

C¹est Jean-Claude Camus pour qui j'avais déjà travaillé qui m'a contacté. Je venais juste de terminer une pièce au théâtre et n'avais rien en vue. Il me demande
"Veux-tu conduire quelqu'un pendant 10 jours". Je n'avais plus tellement envie de faire le chauffeur, mais en même il m'était  difficile de lui refuser, car c'était lui qui me
faisait "bouffer". Quant il m'a dit qu'il s'agissait de Sylvie Vartan... je lui ai dit que je ne serais pas à la hauteur. Pour moi Sylvie, c'était la classe et j'avais peur de
commettre des bourdes. Camus a insisté et j'ai accepté. Bien m'en a pris...

C'était en 1995 et vous êtes toujours là...

Au bout de dix jours, Sylvie m'a demandé de rester et j'ai dit oui. Le problème, c'est que je ne connaissais pas Paris ! Alors quand j'arrivais chez elle je demandais, l'air
de rien: "Et aujourd'hui, où allons-nous?" Alors elle me disait, on va aller là, par exemple Avenue Montaigne. "Et ensuite ?". Pendant qu'elle était à l'avenue Montaigne, à
l'époque il n'y avait pas de GPS, je regardais vite l'itinéraire de la destination suivante. Elle montait dans la voiture et souhaitait, avant d'aller à son prochain
rendez-vous, passer par un autre endroit pour y faire une course. Et là, je commençais à transpirer car j'avais mémorisé l'itinéraire prévu au départ. A l'époque, elle
montait à l'arrière et elle lisait, donc elle ne faisait pas attention à la route. Pourtant, il ne fallait pas qu'elle lève les yeux car souvent, j'étais complètement paumé !
Parfois, je m'arrêtais devant un café et elle demandait "Il y a un problème?" et je répondais que je devais aller
aux toilettes. Je rentrais dans le café avec mon plan de Paris, le tenancier me demandait ce que je voulais et je lui répondais que je regardais simplement mon plan. Il me
prenait pour un fou. Je lui demandais où nous étions pour me situer et retrouver mon chemin. Ensuite je cachais le plan et une fois retourné à la voiture, je mettais le
plan entre mes jambes pour le consulter pendant le trajet. Il aurait fallu que j'aie le planning de la journée, mais Sylvie n'avait pas son planning en tête. Je me souviens
encore du premier jour où j'ai travaillé pour elle. Les gens montent toujours à côté de moi, elle aussi habituellement. Mais lorsqu'elle est en décalage horaire, elle monte
parfois à l'arrière pour se reposer. Donc pour faire les choses bien en ce premier jour, je m'étais installé à la place chauffeur et
j'avais entrouvert la porte côté passager. Je me suis assoupi et soudain, j'ai entendu un gros bruit. J'ai regardé à côté de moi, personne. Aucune voiture ne m'avait
touché, alors j'ai fini par me dire que j'avais rêvé. J'ai soudain entendu une voix qui me disait "Bon, on y va?". Je me suis retourné, Sylvie était confortablement installée
à l'arrière, mais j'étais ennuyé car la porte avant droite était restée ouverte. J'ai bafouillé "Attendez, j'avais ouvert la porte pour aérer... il faut que je la referme." Elle a
sans doute dû penser que je n'étais pas très net... Je ne lui ai jamais dit.

Q
uel est votre pire souvenir sur la route ?

Le pire que j'ai eu avec elle c'est lorsque nous étions à Bruxelles. Elle chantait donc le samedi soir à Bruxelles et le lendemain, elle se produisait à Lille en matinée, vers 16
heures. J'avais évidemment bien préparé ma route, tout était impeccable. Nous sommes donc partis vers midi car même pour deux heures de route, je compte deux
heures de plus. On ne sait jamais, il peut y avoir un accident, un bouchon, un problème de pneu ou d'autres imprévus. J'avais ma carte entre mes jambes avec
l'itinéraire écrit au marqueur, mais ce que je ne savais pas à l'époque c'est que, lorsqu'on est en Belgique, sur les panneaux de signalisation, ce n'est pas écrit Lille,
mais Rijsel, Mons est inscrit Bergen et Anvers devient Antwerpen. Sylvie était installée à l'arrière et lisait. Pendant ce temps, je roulais et ne voyais que des panneaux
verts. En France, les panneaux de l'autoroute sont bleus donc j'étais rassuré, nous étions bel et bien sur l'autoroute belge. Au bout d'une heure de route, je ne
reconnaissais rien. Une heure et demi, toujours rien. Et là j'ai commencé à regarder autour de moi. Même les stations service m'étaient inconnues. Au bout d'un
moment, Sylvie m'a dit "C'est long, n'est-ce pas?". Je lui ai répondu "La route est longue et que je vais aller me chercher un café à la station service". "Ah bon, vous
buvez
du café?" me dit-elle. "Parfois j'aime bien, dans l'après-midi..." Je suis rentré dans la station service et là, une dame me dit "Daar!". Elle parlait à moitié flamand et je me
suis bien demandé où je me trouvais. Je lui ai posé la question: "Où se trouve Lille?" et elle m'a répondu "Je ne saurais vous dire..." puis après avoir réfléchi "Ah Rijsel".
Et là j'ai compris que j'étais dans le mauvais sens, que j'étais parti pour la Norvège... Je suis remonté dans la voiture et Sylvie m'a demandé "Ca va?" Je lui ai répondu
que tout allait bien et je suis reparti. Il fallait que je trouve un pont pour passer de l'autre côté, histoire de faire demi-tour, mais je me disais qu'elle allait forcément s'en
rendre compte. Au bout d'un moment, je me suis aperçu en regardant dans le rétroviseur qu'elle s'était endormie. Vingt-cinq
kilomètres plus loin, j'ai trouvé une sortie et suis reparti dans l'autre sens. J'ai roulé très vite et lorsque nous sommes arrivés à Lille, j'avais vieilli de quinze ans ! Nous
n'avions pas de portable et tout le monde s'inquiétait. J'ai bien entendu réussi à me perdre dans Lille. Ca a été terrible !

Désormais tout va bien, avec le GPS ?

Non, même avec le GPS, je me perds ! Lorsque nous sommes allés à Thiais l'an dernier, je me suis encore lamentablement perdu, ce n'est pourtant pas très loin de
Paris. J'avais regardé avant notre départ et il y avait trois itinéraires possibles, que j'avais soigneusement imprimés. Le GPS m'a donné un itinéraire, mais ne m'a pas
indiqué la bonne sortie. J'ai été jusqu'à Pont d'Orly et suis arrivé à l'aéroport. Sylvie me dit: "Mais que fais-tu?". Si je le savais. Nous nous sommes retrouvés à Orly
Ouest, puis Orly Sud et
hop, retour sur Paris. Nous étions samedi et tout était bloqué. Je me disais qu'on n'allait jamais arriver à une porte pour revenir dans l'autre sens. Ca a été une galère et
le GPS m'a planté. Bref, je suis toujours inquiet lorsqu'on prend la route.

Vous souvenez-vous de votre première rencontre avec Sylvie Vartan ?

Oui, très bien. J'avais rendez-vous chez elle vers onze heures et je suis arrivé dans le quartier bien avant, de peur d'être en retard. Je portais un blue-jean, des
bottines, un pull-over à col roulé noir et un perfecto. En me regardant dans la glace du bistro où j'attendais l'heure du rendez-vous, je me suis dit que ça n'était pas
possible. Sylvie allait penser qu'on lui avait envoyé un loubard en perfecto. Et puis l'heure est arrivée, j'ai sonné. Quelqu'un m'a ouvert et m'a dit que Sylvie allait arriver.
Je l'entendais parler, mais elle ne descendait pas. Au bout d'un moment, je pensais qu'elle m'avait oublié et que je devrais peut-être partir, mais je ne pouvais pas. Une
demi-heure après, Sylvie est descendue. Elle était très belle, cheveux mi-longs. Elle portait un pull marin. Elle m'a dit: "Alors, c'est vous Didier?". J'ai bafouillé quelque
chose, je ne savais plus quoi dire tant j'étais impressionné. Sylvie m'a dit: "Bon, alors allons-y". L'histoire a commencé ainsi. Oui allons-y, mais où ?...

Sylvie vous a-t-elle déjà vu sur scène au théâtre ?

Oui, lorsque je jouais dans Billy Budd, elle est venue gentiment. C'était sous un chapiteau , je ne sais plus trop où mais sur le bord du
périphérique. Ensuite, elle est venue me voir deux fois au théâtre dans la pièce "Hannah et Lise". J'étais très touché qu'elle vienne. D'ailleurs le directeur du théâtre ne
croyait pas que c'était elle, il pensait que c'était un sosie. Bref, c'était vraiment gentil de sa part.

Que vous a-t-elle dit ensuite ?

Elle m'a dit que j'étais très bien.

Parmi tous les assistants de Sylvie Vartan (Carlos, Jean-Luc  Azoulay, Hubert Le Forestier et
Hervé), vous êtes celui qui est resté le plus longtemps à ses côtés. Quel est le secret ?

Je ne sais pas. Le temps passe vite et il faut dire que je ne suis pas avec elle en permanence. Nous venons de terminer trois grosses années intenses et physiques. Mais
les autres années, elle venait deux mois, repartait puis revenait et j'avais donc du temps durant ses absences. Mais les trois années qui viennent de s'écouler, c'était
énormément de travail. Entre les tournées, le théâtre, les albums, les spectacles, etc. à tel point que moi-même, j'ai du mal à me souvenir de tout. Les fans parfois
tentent de me rappeler tel ou tel événement avec Sylvie à tel endroit, mais franchement, je ne sais plus. Lorsqu'on est en tournée, au réveil on ne sait plus où on est.
Comme dit ma tante "C'est pas une vie !" car on ne voit rien des villes et des endroits. Mes amis m'envient de tous ces voyages, ils pensent que je vois plein de choses.
Une chanson de Jean-Jacques Goldman dit "La même chambre hier". C'est exactement ça. On voit une chambre, on s'en va pour en retrouver une autre ailleurs, on ne
voit même pas la salle de l'extérieur, mais les loges, puis une autre salle. En général on mange sur place, on va se coucher et on reprend la route.

Sylvie compare-t-elle votre façon de travailler à celle de Carlos ou de Jean-Luc par exemple ?

Non, mais elle me dit souvent : "C'est amusant, tous mes secrétaires sont des artistes, quelque part". Je ne repasse pas les robes, donc je ne risque pas de les brûler
comme l'a fait Carlos par contre, je me perds tout le temps ! Quand je repasse, c'est trois fois dans la même rue. Il m'est arrivé de rater un rendez-vous, prévu dans un
restaurant, avec un producteur. Nous arrivons Sylvie et moi dans l'établissement en question. Personne. Après une demi-heure, Sylvie décide de commander à manger
pour nous deux, pensant que le producteur était tout simplement en retard. En fait, je m'étais trompé d'endroit ! En regardant par la fenêtre j'aperçois la voiture du
producteur garée dans la rue et je dis à Sylvie: "Il va arriver, il y a sa voiture". Sylvie me répond "Mais il y a longtemps qu'elle est garée là cette voiture. Es-tu certain de
ne pas t'être trompé de restaurant ?". Je lui réponds que je suis sûr et certain du lieu de rendez-vous, et je cours au restaurant en face. Je trouve le producteur attablé
qui, lui même, nous attendait. Je me suis lamentablement trompé de restaurant. Je lui demande de dire à Sylvie que c'est lui qui s'est trompé. D'accord ? Sinon... Du
coup il nous a rejoint au dessert.

Vous travaillez avec Sylvie depuis 15 ans maintenant et vous avez sans doute appris à mieux la connaître. Quel est sont plus gros défaut ?

Je ne lui en connais pas. Elle est très perfectionniste et ne laisse rien au hasard. Du coup, elle travaille énormément, à l'américaine et a un grand respect pour son public.
Elle veut simplement que tout soit parfait. Mais elle se demande toujours "Qui suis-je pour qu'on m'aime autant ? Je ne suis pas une scientifique, je n'ai inventé ni
brevet, ni vaccin, je ne suis qu'une chanteuse." Elle a une grande humilité et ne se rend pas compte de ce qu'elle apporte aux gens. Pour elle, c'est un métier de rêve et
elle n'a pas l'impression de travailler puisqu'elle fait ce qu'elle aime. Elle est toujours très humble.

Quelle est votre chanson préférée de Sylvie ?

Sans hésiter, "Deux bateaux". Je l'ai écoutée durant tout l'été 69 en Espagne. C'est ma chanson préférée de Sylvie, mais elle ne la chantera probablement jamais sur
scène, hélas ! Et puis il y a "Par amour, par pitié" que j'adore. Sylvie la chante tellement bien, c'est fort. J'aime beaucoup plusieurs de ses chansons mais "Deux bateaux"
me relie à mon enfance. Je me revois môme à côté de Tarragone, à Cambrils en Espagne. Les gens qui tenaient l'hôtel dans lequel nous logions étaient français et leur
fille écoutait cette chanson à longueur de journée. Nous mangions des glaces à l'eau en écoutant cette chanson. Aujourd'hui encore, lorsque je vois une
glace à l'eau, cette chanson me revient instantanément, je ressens la chaleur, le soleil, la lumière. En plus, l'histoire est belle. Elle dit
"Méfie-toi des aléas de ton voyage". C'est très bien écrit, un bien joli texte (ndlr: la chanson est signée Alice Dona pour la musique, Jacques Demarny et Guy Favereau
pour le texte).

Et votre spectacle préféré ?

J'ai adoré Pleyel l'an dernier. C'était beau, avec des moments forts ! Mais j'aime également beaucoup le spectacle "Tour de Siècle" en 1999, surtout le medley d'anciennes
chansons françaises, toutes ces chansons oubliées et qui pourtant, font partie de l'inconscient collectif. J'ai regardé récemment la vidéo de ce spectacle et je trouve que
Sylvie y était très drôle, ses cheveux courts lui allaient à merveille, le chapeau de Maurice Chevalier qu'elle finissait par lancer pendant le spectacle. On sent qu'elle
s'amuse et j'aime vraiment ce spectacle. J'ai passé un moment extraordinaire à le revoir.

Sylvie s'est engagée il y a vingt dans une cause humanitaire en faveur de son pays natal, la Bulgarie. Qu'en pensez-vous ?

C'est magnifique ! Il s'agit d'une petite association, mais grâce aux bénévoles, aux fans qui s'investissent, aux dons et à la fidélité des gens, c'est formidable ce qu'elle
fait pour son pays. Lorsqu'on voit l'état des hôpitaux ! L'association fait énormément pour les nouveaux nés, surtout grâce aux appareils d'assistance respiratoire ou
aux appareils pour soigner la jaunisse du nourrisson, c'est une noble cause. D'ailleurs ma soeur est devenue la trésorière de cette association, c'est incroyable.

Que vous inspire l'anniversaire fêté à Pleyel, 50 ans de scène ?

C'est énorme, personne ne peut en dire autant à mon avis. Certains chanteurs disent avoir 50 ans de carrière, mais ils ont simplement eu un tube il y a 50 ans. Ca fait
donc 50 ans qu'ils chantent la même chanson. Je ne leur jette pas la pierre car le métier est difficile. Mais Sylvie est la seule qui peut dire ça. Personne n'a fait autant de
scène qu'elle et peut se targuer de fêter un tel anniversaire. En plus, Sylvie a donné dans tous les registres. Elle a fait des shows à l'américaine, avec danseurs, sans
danseurs, mais également des spectacles plus intimistes, par exemple avec son sketch de Cyrano au Casino de Paris. Sylvie a une carrière unique, c'est un
monument !

Depuis ses débuts, on peut lire régulièrement qu'elle est courageuse, qu'elle fait des progrès. Qu'en pensez-vous ?

Ca la fait rire. J'ai vu des interviews d'il y a trente ans où on lui disait qu'elle faisait des progrès, qu'elle travaillait et déjà à l'époque, ça
l'amusait. De toute façon, Sylvie est douée, elle apprend très vite. Elle veut toujours innover. Elle pourrait très bien remplir des salles en faisant toujours le même
spectacle, dans une sorte de routine. Mais ce n'est jamais pareil, il y a toujours une création et beaucoup de recherche dans le choix des costumes, des chansons, la
mise en scène, les éclairages. A chaque fois, c'est une surprise !

Elle a terminé l'an dernier une tournée de trois ans et parallèlement, elle a présenté un nouveau spectacle à Pleyel.

Je ne sais pas comment elle fait, mais elle travaille sans filet. Le texte de la chanson de Barbara "Mon enfance" est terriblement difficile à
apprendre. Sans parler de son monologue à la fin du spectacle à Pleyel "Ma vie, c'est moi qui l'ai choisie" sur la musique de "My Way" (ndlr: "Comme d'habitude"). Un
véritable numéro d'acteur. Si on perd le fil, on est perdu! Ce n'est pas comme au cinéma où on peut couper à tout moment. Je ne sais même pas comment elle peut
mémoriser toutes ces chansons. Dans le dernier spectacle, celui qui a précédé Pleyel, elle avait 7 ou 8 chansons à réapprendre. Elle les a enregistrées en studio avec le
texte sous les yeux, mais ensuite, il faut tout mémoriser pour la scène. Sylvie a une mémoire auditive, contrairement à moi qui ai une mémoire visuelle. Lorsque je dois
apprendre un texte, je remplis des pages et des pages d'un cahier. J'écris ce que je sais jusqu'au prochain trou de mémoire et je recommence. Petit à petit, j'avance,
mais c'est très long. Sylvie, elle, écoute ses chansons en permanence pour les apprendre. Sa mémoire auditive est une chance, mais je ne sais pas comment elle fait. Je
voudrais, par exemple, beaucoup apprendre le texte de "Mon enfance". Je sais des bribes, mais quel texte magnifique ! Sylvie a de très belles chansons et lorsqu'on
fouille, il y a de petits
chefs-d'oeuvre. Par exemple, la chanson "Petit bateau" écrite par le plus grand auteur français, l'académicien Jean-Loup Dabadie sur une musique d'Eddie Vartan.

Que pensez-vous de la Sylvie comédienne ?

Sylvie est une excellente comédienne. Les gens l'ont vue dans "L'Ange Noir" et en France c'est ainsi, on vous met des étiquettes. Donc, ils ne la voient que dans des
rôles de femme fatale, mais Sylvie peut aussi vous faire mourir de rire. Elle m'a déjà fait rire aux larmes !  Malheureusement, personne ne pense à la mettre dans un rôle
à contre-emploi. Et pourtant c'est ce qu'il faudrait faire. Elle est drôle. Qui aurait dit que Coluche pourrait jouer "Tchao Pantin"?.  Claude Berri l'a fait. Sylvie est
cantonnée dans des rôles de femme fatale alors que si on la mettait dans une comédie, elle donnerait les phrases avec un tel naturel que les gens seraient pliés de rire.
J'en suis sûr. Elle a d'ailleurs prouvé son talent de comique dans la pièce "L'amour, la mort, les fringues", où sa manière de "balancer" les répliques faisait mouche à
chaque fois. Il faut juste que quelqu'un ait l'idée de lui proposer un rôle comique. Elle casserait la "baraque".

Que souhaiteriez-vous demander ou dire à Sylvie, que vous n'avez jamais osé ?

Rien, je pense que je lui ai tout dit. Elle connaît à peu près toute ma vie et vous savez, depuis tant d'années que je travaille à ses côtés, nous parlons beaucoup. Sans
me vanter, je suis son ombre... Nous sommes très liés, que ferais-je sans elle et que ferait-elle
sans moi ? Désormais elle n'a plus besoin de demander, j'anticipe et je sais exactement ce qu'il faut faire. Si demain je signe un rôle qui m'entraîne pour 5 ans, il va
falloir que mon successeur soit médium pour travailler avec elle.

Aux côtés de Sylvie, on peut dire que vous avez fait le tour du monde. Quel est l'endroit le plus étonnant qu'il vous a été donné de voir au cours de vos
voyages ?

Le Japon. Ce fut un véritable choc culturel. Lorsqu'on prend le métro là-bas avec Sylvie, de voir ces gens assis qui ne bougent pas, c'est étonnant, on dirait des robots.
Dans la rue, lorsqu'on regarde par la fenêtre, ça fait comme des fourmis. Lorsque le feu est vert, tout le monde traverse en même temps, si le feu passe au rouge, il n'y
a plus personne sur la chaussée. C'est vraiment un autre monde. Ils travaillent en permanence et la nuit, ils éclairent les rues pour faire des travaux, on se croirait sur
un tournage de film. Mais je ne me sens pas très bien là-bas car j'ai toujours peur qu'il y ait un tremblement de terre. Si ça bouge, que faire? Je ne dors pas
tranquille. Le public japonais est également surprenant, ils applaudissent au milieu des chansons. En plus, les gens ne disent jamais non là-bas, c'est banni du
vocabulaire. Par exemple on dit: "Il faut un micro là". Ils vous répondent "oui, oui". "C'est sûr, il y aura un micro ce soir ici?" et invariablement ils disent "oui, oui". Le soir
venu, pas de micro... bref ils ne peuvent pas dire non, c'est assez fou.

Que pensez-vous du public de Sylvie ?

Elle touche énormément de monde, des adolescents de 15 ans sont fans de Sylvie, autant que ses admirateurs des années 60 qui sont toujours là, il y a toutes les
catégories d'âge. Mais tous ont un profond respect d'elle et une grande admiration. Et puis ils sont toujours là, c'est impressionnant. En plus ils connaissent les
chansons par coeur. Sylvie aime beaucoup son public, c'est comme une famille pour elle. Et ça n'est pas de la flatterie, elle ne le dit pas uniquement sur scène, elle le dit
également dans la vie. Son public fait partie de sa vie. Lorsqu'elle est aux Etats-Unis, elle est contente d'être tranquille, mais très rapidement la France et Paris lui
manquent. Ce n'est pas pour être reconnue car ça l'ennuie plutôt d'être reconnue partout où elle va, mais elle besoin de la scène, elle a besoin des gens, elle a besoin de
la réponse, c'est un échange immédiat. Lorsqu'on fait un film, on est avec une équipe technique puis on quitte l'équipe et on rentre chez soi, c'est terminé. Alors qu'un
chanteur, c'est physique, c'est sensuel, ce n'est pas la même chose.

Que pensez-vous de Tony Scotti et de sa collaboration avec sa célèbre épouse ?

Au départ, je ne savais absolument pas qui il était. Il a eu une réussite exceptionnelle, mais a toujours su rester simple, abordable. On peut tout lui dire, il peut tout
nous dire et c'est sans arrière-pensée, sans rancune. C'est américain et la langue américaine se prête à ça. Il est direct, franc, honnête et sincère. Quand on voit tout ce
qu'il a fait, c'est un très grand professionnel. La manière qu'il a d'aborder la carrière de Sylvie, la conception de ses spectacles, etc. il est vraiment très fort. Mais surtout,
il est très humain, à l'écoute des gens et indispensable. Les gens l'adorent. En plus, il sait ce qu'il fait, rien n'est fait au hasard, il a une idée, un but, un concept et il s'y
tient. C'est quelqu'un Tony. Il est très fort dans son métier. Je sais qu'il a été acteur, chanteur, mais tout ce qu'il a fait dans le monde du disque est incroyable !

CONCLUSION

Entre votre métier de comédien et celui d'assistant d'artistes, avez-vous malgré tout le temps d'avoir une vie privée ?

Oui bien sûr car il y a des périodes où c'est plus calme, ce qui est le cas en ce moment. Je lis un livre de Max Gallo qui parle de la vie de Jésus, c'est impressionnant. Et
puis j'ai du temps pour moi, je fais du sport, je vais voir ma famille. Heureusement car ce serait impossible.

N'auriez-vous pas envie de vous raconter ?

Oui ce serait marrant, mais je ne sais pas si ça intéresserait beaucoup de lecteurs... En brodant un peu autour de la vie d'un secrétaire, je suis capable d'inventer des
histoires, de mettre le personnage dans des situations incroyables. Ca n'a rien à voir mais il y avait un film de Woody Allen qui avait pour titre "Broadway Danny Rose" et
qui racontait les galères d'un type dans le milieu du cinéma. J¹aurai sûrement beaucoup de situations cocasses et surréalistes à raconter car parfois la réalité dépasse la
fiction.


Propos recueillis par Véronique Spinosi Paris, le 3 février 2012
Merci à Lily Boyer pour son aide précieuse.