ENTRETIEN AVEC TONY SCOTTI

Né aux Etats-Unis, Tony Scotti a tout d'abord été acteur, chanteur, puis producteur. Il a rencontré Sylvie Vartan à Tokyo en 1981, l'a épousée en juin 1984 à Los
Angeles et partage sa vie depuis plus de 30 ans. Il a accepté de répondre à nos questions.

Vous jouez du piano, mais qui vous a donné envie de faire de la musique?

Du côté de ma mère, tout le monde est pianiste et chante. Mon père aussi adorait la musique. J'ai également appris l'accordéon lorsque j'avais 7 ans et mon père
l'emportait partout où nous allions, dans toutes les fêtes, afin que je joue des chansons italiennes. J'étais capable alors de tout jouer. Aujourd'hui plus d'accordéon,
c'est trop encombrant. En revanche, je continue le piano, plus pratique et puis on trouve un piano à peu près partout.

Vous avez été comédien, chanteur. Pourquoi avoir finalement choisi de rester dans l'ombre des artistes?

J'ai adoré être acteur, chanter, mais j'étais inquiet en permanence car il faut toujours attendre le prochain contrat, le prochain travail. J'ai été chanteur de 1961 à 1969
et acteur de 1966 à 1969. Ensuite j'ai dit, ça suffit!

Et ensuite, qu'avez-vous fait?

D'abord, j'ai appris consciencieusement mon métier. Ensuite, de grands artistes m'ont appelé pour que je les aide. J'ai donc travaillé avec Barbra Streisand, Olivia
Newton-John, Dolly Parton, Bette Midler, Bob Dylan, et plein d'autres. J'avais une maison de disque et James Brown par exemple, était un de mes artistes. En 1982 et
1983, nous avons réussi la plus grande vente de disques dans le monde lorsque j'ai produit les films "Rocky" avec Sylvester Stallone. Puis ce fut "Eye of the Tiger" qui
fut également un très gros succès. "Survivor" fut un de mes groupes également. Bref, j'ai travaillé avec tellement de monde qu'il m'est impossible de me souvenir de
tout. Il y a longtemps, j'ai travaillé avec Charles Aznavour. Il a eu un énorme succès avec "The old fashioned way" (ndlr: "Les plaisirs démodés"), mais il n'a
malheureusement jamais voulu me céder les droits de cette chanson, qui fut numéro un en Grande-Bretagne. Ça a été ma première expérience avec un artiste français.

Parlez-nous de votre rencontre avec Sylvie?

J'étais juge au festival de musique de Tokyo et quelqu'un m'a dit: "Ah regarde, c'est Sylvie Vartan". J'ai dit bon, mais qui est Sylvie Vartan? A l'époque, je l'ignorais et ne
connaissais pas l'artiste non plus. J'étais surtout intéressé par la musique américaine. Les artistes français reprenaient très souvent des chansons américaines et je
préférais l'original, pas la copie.

Ca amène ma prochaine question. Que pensez-vous des reprises qu'a faites Sylvie, notamment dans les années 60, de chansons américaines ou
anglo-saxonnes?

Je pense qu'elle a eu raison, car en Europe, personne ne connaissait ces chansons. Il était alors très difficile pour les maisons de disque américaines de s'y implanter.
Peut-être un peu moins en Allemagne, mais surtout en France. C'était une fabuleuse époque lorsque Sylvie a chanté ces chansons et je suis toujours très amusé
lorsque les Français pensent que ce sont des chansons originales. Moi je sais qu'elles ne le sont pas. Sylvie a très bien fait, ce fut un excellent départ pour sa carrière.

Lorsque vous avez visionné les images de l'émission "Sylvissima" pour la première fois, qu'en avez-vous pensé?

J'ai regardé Sylvie et je lui ai dit: "Oh mon Dieu !" Croyez-moi, si elle était venue aux Etats-Unis et qu'elle avait eu un très bon agent américain, elle aurait pu devenir une
énorme star, partout dans le monde. C'était si spectaculaire! Et laissez-moi vous dire une chose. A Pleyel le 23 novembre dernier, des images retraçant les 50 ans de
scène de Sylvie ont été projetées. Christophe Daniel a fait un merveilleux travail, c'est un jeune homme talentueux. Dans la salle, il y avait un reporter du journal "Le
Monde". Il a vu cette vidéo et a été impressionné de découvrir tout ce qu'a fait Sylvie au cours de sa carrière, bien avant Madonna. Nous, nous le savons, mais le reste
du monde l'ignore et les jeunes générations en France ne le savent pas non plus. Finalement, les plus jeunes découvrent enfin cette magnifique carrière et c'est une
chose qui me rend très heureux.

Pourquoi les spectacles de 1983 et 1991 n'ont-ils pas été filmés?

En 1991, nous n'avons eu que des problèmes. La guerre du golfe commençait et bon nombre de gens hésitaient à sortir de chez eux pour aller au théâtre, au cinéma,
au spectacle. J'ai un film de 1991, mais il a été fait par des amis et non par des professionnels. Il n'est donc pas possible de le commercialiser. Quant au Palais des
Congrès 1983, nous ne voulions pas refaire un film car il en existe un de 1981. Et puis nous avions également filmé le spectacle à Las Vegas en 1982, ça aurait été trop.

50 ans de scène - pourquoi un orchestre symphonique pour fêter cet événement?

Pour vous dire la vérité, lorsque j'en ai discuté avec les responsables de Live Nation, je voulais marquer l'événement par un grand spectacle, quelque chose d'énorme. Je
leur ai dit: "Vous signez avec nous, je fournis un orchestre philarmonique et nous faisons ça à Pleyel." Ils ont été d'accord. Ca s'est passé ainsi.

Live Nation était présent dans la salle lors du concert de Sylvie à New York en juillet 2011. Est-ce à cette occasion que tout s'est décidé?

Non, nous en avions parlé avant d'aller à New York. C'était au mois de mai. Mais Pleyel était prévu depuis longtemps. Nous ne pouvions pas encore le divulguer car il y
avait le spectacle au Châtelet fin septembre. Il ne fallait pas qu'on mélange les deux, afin d'éviter qu'on pense: petit spectacle au Châtelet, grand spectacle à Pleyel.

N'était-ce pas trop compliqué de gérer deux spectacles quasiment en même temps?

Non, ce qui fut compliqué, c'est la promotion. Il ne fallait pas mélanger, nous avons dû distinctement séparer les deux spectacles. D'ailleurs l'année prochaine, nous ne
travaillerons qu'avec le grand orchestre symphonique. L'année 2012 sera l'année "Anniversary Tour". Je veux que  ce concert soit vu et apprécié un peu partout dans le
monde!

Pourquoi avoir choisi un dessin de 1976 pour illustrer l'affiche du spectacle de Pleyel?

Pour moi, ce n'est pas une affiche de 1976, mais une image représentant formidablement bien Sylvie. Ni jeune, ni ancienne, mais intemporelle, glamour comme elle l'est.
Ça représente tout, capturant à la fois le passé et le présent. Dupuich est un fabuleux artiste!

Est-ce une affiche définitive, comme celle de Charles Aznavour par exemple?

Oui, absolument. Parfois, on fait des choses différentes mais cette affiche représente symboliquement ce qu'elle est, sa carrière.

Sylvie a été très affectée par le décès de sa maman en 2007. Que pouvez-vous nous dire de votre belle-mère?

Oh oui. Ma belle-mère était une femme merveilleuse, très intelligente, très instinctive. Elle adorait sa famille. J'ai vécu 25 ans avec elle et j'aimais vraiment cette femme.
Comme de nombreuses personnes de sa génération en Europe, elle a énormément souffert mais n'a pourtant jamais perdu sa joie de vivre. Elle était exceptionnelle!

Comment Sylvie a-t-elle été accueillie dans votre famille?

Ah, ça c'est une question difficile! Lorsque j'ai rencontré Sylvie, j'étais marié. Mon ex-femme est une personne formidable et nous sommes d'ailleurs restés amis, elle est
formidable. Parfois dans la vie, il vous arrive des choses étranges. Il n'y a qu'une Sylvie Vartan et elle a changé ma vie. Ma mère n'a pas compris pourquoi je suis soudain
tombé amoureux d'une chanteuse française. Elle a immédiatement pensé au Lido, aux plumes. Sylvie lui a écrit une lettre et il a fallu du temps pour qu'elle accepte
finalement de rencontrer Sylvie. Ensuite elle est venue, elles ont parlé, c'était merveilleux. Mais vous savez, si ma mère ne m'avait pas aimé, elle n'aurait sans doute
jamais accepté et compris. Dans notre famille, nous faisons ce que nous disons et nous disons ce que nous faisons. La droiture est indispensable!

David était adolescent lorsque vous avez rencontré Sylvie. Quelles sont vos relations aujourd'hui?

David voit en moi, je pense, un père de substitution. J'ai beaucoup compté dans sa vie pendant plusieurs années, à l'adolescence. C'était un jeune homme formidable,
très talentueux. Il peut tout faire et je le considère comme mon fils. Il a une famille merveilleuse.

A présent, votre fille Darina est adolescente. Est-ce compliqué?

Sylvie est toujours très inquiète à son sujet. Quant à moi, je pense que j'ai une approche différente. Pour tout vous dire, je suis fou de ma fille. Depuis quelques mois,
Darina vit loin de nous et elle nous manque énormément, mais nous allons prochainement la retrouver!

David est un artiste, Sylvie bien sûr l'est également, son frère Eddie l'était, vous aussi. Et Darina?

Darina adore la musique, elle en écoute sans cesse. Elle a déjà chanté avec sa maman et c'était très mignon. Du talent, elle en a, mais elle est extrêmement timide. Si un
jour elle vient me voir et me dit: "Papa, je veux en faire mon métier", pourquoi pas. Mais pour l'instant, elle me taquine beaucoup. Vous savez, les jeunes gens ne
s'imaginent pas qu'un jour, nous aussi avons été jeunes. "Papa, tu ne comprends pas, je suis une adolescente moi!" Ok, comme si moi je n'avais jamais été adolescent...

Sylvie et vous travaillez toujours ensemble depuis plusieurs années déjà. Etes-vous toujours du même avis?

Ça dépend. Parfois oui, parfois non. Mais on discute. Si elle est sur scène et insiste, d'accord, c'est elle qui est sur scène, je m'incline. Mais si j'insiste, elle doute et
parfois elle m'écoute.

Etes-vous exigeant avec elle?

Oui, lorsque je pense que ça en vaut la peine, j'exige beaucoup de sa part. Sylvie est une battante, elle est très courageuse, elle travaille énormément. Si elle dit qu'elle
peut le faire, elle le fera. Personne ne peut l'arrêter.

Est-elle une bonne cuisinière?

Excellente! C'est ça le problème.

Quelle est votre plat préféré?

Depuis trois jours, nous mangeons bulgare. Sa cousine Mariya est chez nous en ce moment, elles ont cuisiné bulgare pour un dîner avec des amis et elles en ont
tellement fait que depuis trois jours, nous mangeons la même chose. C'est vraiment excellent, mais bon...

Que pensez-vous du public de Sylvie?

Son public est merveilleux. C'est une véritable histoire d'amour, il y a énormément de respect. Elle a un public intelligent. Le public de Johnny Hallyday par exemple, est
différent, beaucoup plus sauvage, rock'n roll. Sylvie a un public composé d'artistes, de personnes créatives et ce public l'aime pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle
représente. J'aime le public de Sylvie!

A propos de Johnny Hallyday, justement. Avez-vous un jour été jaloux du couple mythique qu'il a formé avec Sylvie?

Non, jamais. Je suis heureux, bien au contraire. Ce fut une merveilleuse histoire et je n'en ai moi-même pas vécue de telle. Je suis persuadé que tout au fond de lui, il
sait qu'il a perdu quelque chose de très précieux, qu'il n'aura plus jamais. Je le respecte pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il est, comme un ami. Sylvie et moi lui souhaitons
tout le meilleur.

Quelle est votre chanson préférée de Sylvie?

"Par amour, par pitié", c'est d'ailleurs pour ça qu'elle figure toujours dans son spectacle. Je l'adore!

Et votre spectacle préféré?

Sans hésiter, Pleyel.

Qui vous a appris le français?

C'est en écoutant Sylvie et sa mère discuter. Ensuite, quand j'ai commencé à parler, tout le monde riait, même Sylvie. A chaque fois que j'ouvrais la bouche, les gens
riaient autour de moi et je ne voulais plus parler français, ah non, terminé! Sylvie m'a alors expliqué pourquoi tout le monde riait ainsi. En fait, je parlais au féminin,
puisque j'entendais deux femmes parler entre elles. En anglais, il n'y a pas de différence, mais en français, je disais par exemple "je suis heureuse". Depuis, Sylvie m'a
corrigé et j'ai appris.

Quelle est le plus gros défaut de Sylvie?

C'est très difficile de trouver un défaut à Sylvie. Parfois, elle pense qu'elle peut tout faire, et ce n'est pas toujours le cas. C'est une battante !

Et votre plus gros défaut?

Je mange trop!

Quelle est la plus grande qualité de Sylvie

L'honnêteté, la noblesse. Elle a un très grand sens moral et énormément de respect.

Cette année 2011 a été particulièrement riche en voyages et en concerts un peu partout dans le monde. Que peut-on vous souhaiter pour 2012?

Et bien je voudrais que le spectacle de Pleyel puisse être présenté dans les principales villes européennes et en Amérique du nord, car je trouve qu'elle est une grande
dame de la chanson. Lorsqu'on voit le chemin parcouru depuis "Panne d'essence" (il fredonne le refrain) à son interprétation de "Quand on n'a que l'amour", c'est
quelqu'un qui a du courage, de l'ambition et qui a su trouver sa route pour être ce qu'elle est aujourd'hui. J'espère réellement que nous pourrons présenter ce spectacle
de Pleyel aux quatre coins du monde !


Véronique Spinosi
Mérignac, le 10 décembre 2011