ENTRETIEN AVEC PAUL MANNERS

Par cette belle et chaude matinée d’été, le compositeur et arrangeur de l’album « Sylvie » (sorti au printemps 2004) et directeur musical de son spectacle au Palais des
Congrès en septembre 2004, Paul Manners, me reçoit en Italie, dans sa propriété, la bien nommée Falcon Valley. Nichée au creux d’un îlot de verdure et survolée par les
faucons, cet endroit sent bon la nature, le calme et la sérénité. Je comprends alors pourquoi il a eu un véritable coup de foudre pour ce lieu, où il vit depuis déjà
plusieurs années.

Paul me fait visiter le studio dans lequel est né l’album « Sylvie » après plusieurs semaines de travail et d’isolement pour lui et ses musiciens.

Outre la culture de tomates et autres légumes méditerranéens dans son jardin potager, il récolte également les fruits de son verger (kakis, figues, pêches, mirabelles,
etc.) et s’intéresse de près à la culture biologique.

Son collaborateur et complice Francesco de Benedittis m’accompagne. C’est sous la tonnelle, avec pour fond sonore un disque de l’artiste suisse Andreas Vollenweider,
qu’aura lieu notre entretien.


Véro SVShow :
Quel a été ton parcours professionnel ? Avec quel(s) artiste(s) as-tu travaillé ?

Paul Manners :
C’est comme musicien dans divers groupes pop rock, d’abord en Angleterre puis ici en Italie, que j’ai débuté. J’ai ensuite suivi les cours du Conservatoire en guitare
classique pendant cinq ans. Par la suite, j’ai enregistré un disque, c’était en 1985 ou 1986, mais il n’est jamais sorti. Après cette expérience d’artiste, je me suis aperçu
que j’étais davantage attiré par les arrangements musicaux, la composition, bref ce que je fais encore aujourd’hui. J’ai pris, en association, un studio d’enregistrement à
Riccione (ndlr : ville italienne de la côte adriatique, toute proche de Rimini). A ce moment-là - je te parle des années 1988 ou 1989 – j’ai surtout fait beaucoup de
musique électronique, house music, etc. Ce style est très agréable à faire, beaucoup plus ennuyeuse à écouter.
Toute cette période est une parenthèse très importante de ma carrière, puisqu’elle m’a ouvert l’esprit. En effet, un musicien a habituellement une formation très
académique qui l’empêche d’explorer des domaines différents. Ce genre de musique permet une plus large vision des choses et davantage d’originalité. Ensuite, j’ai
acheté la maison où nous nous trouvons actuellement, qui est la demeure dont j’ai toujours rêvé. Pourtant au départ, je n’avais pas l’intention d’installer le studio ici.
Mais avec le temps, je me suis aperçu que je voulais faire davantage de choses pour moi (production, composition, etc.) et moins travailler sur les projets d’autres
producteurs. J’ai donc pensé que ce lieu était bien plus adapté et j’ai fini par installer mon studio ici, il y a six ans.
C’est à cette époque que j’ai rencontré un type qui s’appelle Francesco de Benedittis. Fraîchement sorti de l’école d’ingénieurs du son à Milan (SIAE), il m’a montré ses
diplômes, brillamment obtenus comme premier de la classe. Il avait appris à utiliser tous les divers programmes d’enregistrement du monde et je lui ai dit : « Bravo, c’est
très bien ! Mais tout ça ne m’intéresse pas. Et toi, que fais-tu ? N’as-tu jamais créé tes propres compositions ? ». Il s’est mis au piano – puisqu’à l’origine Francesco est
pianiste – et il m’a fait entendre des compositions qu’il pensait médiocres. J’ai trouvé ça intéressant. C’est ainsi qu’a commencé notre collaboration. Avec Davide
(Esposito), qui a également travaillé avec nous, ce qui n’est plus le cas actuellement, Francesco a fait une série de pièces. J’ai moi aussi créé quelques compositions.
Nous avons assemblé le tout et nous avons obtenu quelque chose d’intéressant qui avait pour titre « Vivre la vie ». A l’époque, je produisais une artiste française qui s’
appelait Kelly Joyce. C’était une toute jeune fille d’à peine 17 ans, très belle. Elle ne chantait pas de manière exceptionnelle, mais semblait artistiquement intéressante.
Cette chanson m’a paru parfaite pour elle. Nous l’avons donc enregistrée ici. Je suis ensuite parti avec ma valise pour Milan, puis en France, afin de proposer ce titre. «
Vivre la vie » est devenu un hit dans plusieurs pays.
A ce moment-là, les maisons de disques ont commencé à me contacter et j’ai travaillé avec Tina Arena. Par la suite, j’ai également œuvré pour un groupe appelé les
Rubettes, produit par la maison Sony en Angleterre, qui a eu un succès discret. Je n’ai plus travaillé avec le marché discographique italien, curieusement. En revanche, j’
ai continué à travailler en français et en anglais. Etrange combinaison : un Anglais, vivant depuis très longtemps en Italie et qui a du succès avec des artistes français…
Ce parcours m’amena finalement à rencontrer Bertrand Lamblot de Mercury, qui s’est souvenu de moi quelques années plus tard et qui a eu l’idée de me présenter
Sylvie Vartan. La suite de l’histoire, tu la connais.
Un peu longue comme réponse, n’est-ce pas ?

Véro SVS :
Non, très intéressante bien au contraire. Connaissais-tu Sylvie Vartan avant de travailler avec elle ?

Paul Manners :
Oui, car ici en Italie, elle a été et est encore très connue. Les Italiens ont conservé l’image d’une artiste qui pour eux, n’existe plus, qui a pris sa retraite. Ils ignorent que
Sylvie est encore très active et qu’elle est devenue une icône. Il faut dire qu’elle n’a plus sorti aucun disque ici depuis les années 70. Je l’ai connue ici en Italie par le biais
de la télévision en noir et blanc, puisque je l’ai vue à plusieurs reprises dans ses grands shows télés de l’époque, comme la série des « Punto e Basta » par exemple. Les
grands artistes invités, les chorégraphies, etc. Donc je connaissais déjà l’artiste.

Véro SVS :
Pour l’enregistrement de son dernier album « Sylvie », Sylvie Vartan avait-elle des attentes ou des désirs particuliers ?

Paul Manners :
Sylvie voulait simplement faire un bel album, qui lui plaise et lui convienne à 100%. Tout le reste, c’était notre problème, celui de la maison de disques qui connaît bien le
marché, l’histoire de l’artiste, etc. Bref, cette association devait aboutir à un beau résultat. Sylvie ne veut faire que les choses dont elle est fière, en tant que femme et
en tant qu’artiste.

Véro SVS :
Le travail en studio pour la réalisation d’un album et la préparation d’un spectacle sont-elles des activités très différentes l’une de l’autre ?

Paul Manners :
Pour Sylvie, oui ! Dans ses spectacles, Sylvie Vartan allie chorégraphie, mise en scène, etc. Elle présente véritablement un show « à l’américaine », comme on peut en
voir à Las Vegas. Ce fut pour moi un rêve de pouvoir y collaborer. Normalement, le passage entre la préparation d’un album et les arrangements pour le spectacle est
plus tranquille puisqu’on peut travailler ici et le spectacle d’un artiste « normal » se construit plus ou moins de la même manière. Le travail est d’adapter ce que tu as fait
ici en studio aux musiciens disponibles, à l’orchestre, aux lumières, etc. et voilà.
Avec Sylvie, c’est très différent ! Les spectacles de Sylvie sont sacrés, dans le sens où la personne principale est bien évidemment Sylvie. Mais elle aussi est au service
du spectacle. Voilà ce que j’ai appris avec elle : la chose primordiale c’est LE SPECTACLE !Il faut laisser tout le reste de côté, tous les « J’aurais voulu faire comme ça », «
J’aurais su faire ça ». Non ! Au final, on ne doit jamais perdre de vue l’objectif principal : le spectacle. C’est donc très différent du disque, il faut changer le disque pour l’
intégrer au show.

Véro SVS :
Tu es à l’origine des arrangements et de la direction musicale du dernier spectacle de Sylvie au Palais des Congrès en septembre 2004. Pour les anciennes chansons
telles que PETIT RAINBOW, PAR AMOUR PAR PITIE ou encore LA MARITZA, as-tu écouté les arrangements originaux ? Comment as-tu travaillé ?

Paul Manners :
J’ai écouté une seule fois l’original. En effet, j’essaye toujours de rester un enfant qui écoute de la musique avec un esprit pur, une âme d’enfant. La première écoute est
celle qui t’émeut ou pas. Elle te touche d’une certaine façon et je cherche à mémoriser l’émotion que m’a procurée cette première écoute. Ensuite, je ne l’écoute plus,
sinon je risque de ne pas réussir à faire un son nouveau. Donc je l’écoute une seule et unique fois, je cherche à conserver cette émotion et je travaille pour trouver un
nouvel habillage musical.

Véro SVS :
Comment se passe ta collaboration avec Sylvie au cours des répétitions ? Donne-t-elle des indications précises de ce qu’elle attend de toi ou te laisse-t-elle une certaine
liberté ?

Paul Manners :
Sylvie est la personne la plus ouverte que je connaisse au monde, mais elle doit être convaincue de ce qu’elle est en train de faire. La preuve en est qu’elle ait accepté de
travailler avec moi. Je n’étais pas un producteur reconnu, je ne suis pas français mais citoyen du monde, presque un hybride. Malgré tout, elle m’a fait confiance et ça
démontre sa grande ouverture d’esprit. Sylvie est quelqu’un qui se connaît parfaitement bien, mais qui est prête à se propulser toujours plus loin, à s’approfondir.
Lorsqu’elle rencontre une personne qui la stimule, qui la « booste », elle se lance avec beaucoup d’attention et de sérieux. Sylvie est une femme, une artiste, un roc.
Nous la connaissons tous. Quand elle dit non, c’est non. Mais je procède ainsi avec tous les artistes : j’essaye de leur faire comprendre ce qu’on peut améliorer. En
revanche, il ne faut pas insister. L’artiste est le filtre, s’il n’est pas convaincu, c’est inutile.

Véro SVS :
Sylvie est-elle exigeante dans le travail ?

Paul Manners :
Dans le sens où elle est très sérieuse et professionnelle, bien sûr qu’elle est exigeante. Pourtant elle est très calme, très sereine pendant le travail et rien n’est
chaotique. Elle préfère prendre son temps pour manger, bavarder, mais ensuite, elle travaillera intensément et durement plusieurs heures, tout en restant très
concentrée. Elle est surtout exigeante pour le résultat final. Si elle n’est pas convaincue, il n’y a rien à faire que de changer, de proposer autre chose.

Véro SVS :
Quel regard portes-tu sur la carrière de Sylvie Vartan ?

Paul Manners :
Sa carrière est une histoire, un film. Nous avons tous lu les livres qui lui sont consacrés, sa vie transparaît au travers de ses chansons. A mon avis, sa vie et sa carrière
sont une histoire fascinante. Elle a traversé des difficultés à plusieurs périodes de sa vie de femme ou d’artiste et aujourd’hui, on est face à une femme d’une sagesse et
d’une sérénité exemplaires. Sylvie est une personne et une femme exceptionnelle, avec une carrière formidable !

Véro SVS :
Comment expliques-tu sa longévité dans ce métier et l’amour que lui porte son public ?

Paul Manners :
Comme je l’ai dit précédemment, Sylvie ne fait rien sans en être réellement convaincue. Le public le perçoit. Elle peut donc aujourd’hui se permettre de faire des choix –
comme par exemple le dernier spectacle au Palais des Congrès en 2004 – parce que c’est elle. Ce spectacle a rencontré un vif succès car les gens ont compris l’esprit
dans lequel il a été fait, le courage de Sylvie, sa détermination et peut-être aussi notre travail, qui fut apprécié et qui l’a stimulée. C’est probablement ça, son secret, elle
ne triche pas.

Véro SVS :
As-tu une anecdote à propos de Sylvie ? Quelque chose qui s’est passé pendant les répétitions ou durant le spectacle ?

Paul Manners :
Jusqu’à la dernière seconde avant la première représentation, ce fut un grand « bordel », si je puis dire. Je me souviens encore des deux derniers jours avant la
première présentation du spectacle au public. Francesco et moi étions au théâtre dès sept heures et demie du matin pour résoudre de nombreux problèmes liés à la
programmation des ordinateurs. Nous avons terminé à plus de deux heures trente du matin. Le système des lumières et de l’éclairage est informatisé, tout comme
certains sons dans les arrangements musicaux. Les effets spéciaux sont synchronisés par ordinateur pour être joués en direct durant le spectacle.
Pour tout te dire, Sylvie était terrorisée par toute cette machinerie et détestait l’idée de dépendre d’un ordinateur pour le bon déroulement de son spectacle. Sans parler
de Tony, son mari… D’ailleurs, à chaque fois qu’elle nous voyait devant cet ordinateur, elle nous haïssait. « Avez-vous encore besoin de beaucoup de temps ? » disait-
elle. Non, j’exagère un peu. Mais elle était terrorisée jusqu’au dernier moment et heureusement tout s’est très bien passé.

Francesco de Benedittis :
Il faut préciser qu’à cause de la chorégraphie, nous devions procéder à diverses modifications pour les exigences du spectacle et notamment pour les ballets. Il a fallu
adapter la musique. Quatre pas de plus ou de moins et tout était à revoir pour la synchronisation. Par exemple, le chorégraphe disait : « OK, on enlève quatre mesures
ici et on ajoute deux pas là.. : ».

Paul Manners :
Vers la fin du spectacle, les changements devinrent de plus en plus fréquents car les doutes s’accentuaient : ce passage est trop long, celui-ci trop court. Bref, les
insomnies et les nuits passées, Francesco et moi, au théâtre ainsi que Jacques Rouveyrollis pour les lumières, ne se comptent plus.

Véro SVS :
Quels sont tes projets immédiats ? As-tu l’intention de collaborer à nouveau avec Sylvie Vartan ?

Paul Manners :
Absolument ! Si Sylvie le souhaite, nous sommes prêts pour elle. En effet, cette expérience fut réellement magique pour nous ! Egalement du point de vue des relations
humaines, ce fut très enrichissant. Selon moi, c’est un commencement. Je me réjouis de ce début, qui augure des choses encore plus belles…

Véro SVS :
Et enfin dernière question, si tu avais un message à faire passer à Sylvie, que lui dirais-tu ?

Paul Manners :
J’ai très régulièrement des contacts avec elle. Nous nous écrivons énormément. En effet, nous sommes tous deux de la même espèce, nous n’aimons pas beaucoup le
téléphone, sauf pour les choses urgentes et importantes à se dire rapidement. En revanche, on s’écrit beaucoup, notamment pour savoir comment vont les choses,
pour aborder des sujets plus profonds, parler de ses projets, etc. Sylvie est une femme très élégante et a également une façon très élégante d’écrire. Je lui souhaite de
passer un été calme et rempli de sérénité. Sylvie a des soucis liés à l’état de santé de sa maman, elle fut très troublée par tout ça, mais il semble qu’à présent, les
choses s’arrangent. J’espère donc qu’elle passera un très bel été !

Véro SVS :
Merci Paul Manners d’avoir accepté de répondre à mes questions et me m’avoir accueillie ici, dans cette belle demeure !

Paul Manners :
Ce fut un plaisir, merci à toi.


Falcon-Valley, le lundi 24 juillet 2006